Bonifacio: relations avec la Corse et la Sardaigne
Une réputation qui a la vie dure: Bonifacio aurait, jadis, constamment tourné le dos au reste de la Corse. Erreur grossière. Car la cité prospère qu'elle était dans le passé, avait autant de contacts (du moins dans les périodes calmes) avec l'intérieur de l'île qu'avec la Sardaigne. D'ailleurs elle n'était pas la seule puisque des habitants du reste de la Corse entretenaient, eux aussi, des relations commerciales avec l'île voisine.
En ce qui concerne Bonifacio les relations avec la Sardaigne existent depuis fort longtemps et, en tout cas, dès l'époque médiévale. A cette époque un texte nous apprend que 19 bonifaciens bénéficièrent de franchises très larges pour vendre leurs produits et marchandises. Les commerçants de Bonifacio s'approvisionnaient souvent à Gênes où ils possédaient parfois des résidences secondaires, entendons par là des "pied-à-terre", tout comme en Sardaigne d'ailleurs.
Mais, parallèlement, les Bonifaciens prospectaient la Corse de l'intérieur (Vicolais, Alta-Rocca etc.). D'ailleurs d'anciens documents attestent que des incidents ont eu lieu entre des marchands bonifaciens et des feudataires. (Il y eut même le cas à Sainte Lucie de Tallano de commerçants bonifaciens soupçonnés d'avoir amené dans le village la peste noire!). D'autre part, il a été trouvé dans les régions de l'Alta Rocca notamment, des pièces de monnaies bonifaciennes ou surfrappées de la lettre "B" (Bonifacio).
Monnaies bonifaciennes à 1200 mètres d'altitude !
Notre ami chercheur Jean Malbrunot et moi-même avons trouvé, au mois d'août 2007, ce genre de monnaie bonifacienne au sommet d'un mont (ancien château) situé à 1200 mètres d'altitude sur la commune de Serra-di-Scopamène.
Ainsi les produits finis qui provenaient de Gênes et de Bonifacio étaient proposés à la vente dans l'arrière-pays corse. A noter aussi que des marchands sardes s'installaient à Bonifacio, et avaient, à partir de cette cité, contact avec le reste de l'île.
Pour Bonifacio, qui était une rivale commerciale de Calvi, il était important au contraire de ne pas délaisser l'intérieur de l'île (du moins la partie sud) et d'y maintenir une influence commerciale très marquée.
Donc il faut bannir (et Pomponi notamment est de cet avis), l'image un peu trop traditionnelle d'un Bonifacio exclusivement tourné vers la Sardaigne même si les relations commerciales avec cette île proche et plus facilement accessible que le reste de la Corse étaient privilégiées.
Dès le 16° siècle et notamment à partir du 18°, on dispose de plus de documents (mais aussi au XIII°) ayant trait à ces rapports commerciaux avec le reste de l'île: Taravo, Sartenais, Tallano, Vico, Zicavo etc.)
D'autre part, Bonifacio exportait beaucoup de bois en Sardaigne. Ce bois était prospecté par les Bonifaciens qui remontaient la côte orientale vers Diana, Migliacciaru Padulela, San Pellegrinu.
On conserve également la trace de Cap-Corsins commerçant avec Bonifacio (vins).
A cette époque les Sardes venaient aussi à Bonifacio y chercher des peaux. A ce propos, un incident avait éclaté au sujet d'un commerçant de l'île voisine qui avait acheté des peaux de cerf que les tanneurs et cordonniers bonifaciens ne voulaient pas laisser partir en Sardaigne, car, disaient-ils, ils en avaient un grand besoin eux-mêmes.
Ceci prouve également que les Bonifaciens se rendaient dans les montagnes corses les plus éloignées pour se procurer des peaux de cerf ou de mouflons afin de les ramener à Bonifacio.
Autres phénomènes qui facilitèrent les relations entre Bonifacio et la Sardaigne: la piraterie et la contrebande mais aussi la question des pacages. Des Sardes se sont installés à Bonifacio et dans le reste de l'île et l'on trouve des traces de Bonifaciens à Castelsardo en Sardaigne. La Gallura était devenue le prolongement des campagnes bonifaciennes et porto-vecchiaises. Le banditisme a également contribué à l'échange de population (vendetta, affaires graves etc.) La Corse et la Sardaigne étaient en quelque sorte des "zones de refuge" réciproques et ce, dès le 15° siècle. Ainsi de nombreux corses de Vico, du Niolo, de la Rocca, ont-ils passé les "Bocche" pour ne plus jamais revenir en Corse.
Au 18° siècle des périodes de trouble ont favorisé l'exode des familles vers la Sardaigne.
Mais les Bonifaciens surtout possédaient des terres à la Maddalena où ils se considéraient comme chez eux. On sait que les bergers qui s'y installaient étaient tenus de déclarer les naissances de leurs enfants, survenues durant leur séjour dans cet archipel, à l'église Sainte Marie Majeure de Bonifacio dont dépendait la Maddalena.
Des familles corses dont nous connaissons les noms émigrèrent dans l'île voisine et s'y intégrèrent définitivement. A tel point que, lors de l'attaque de la Maddalena par les troupes révolutionnaires françaises (Janvier-Fevrier 1793), elles prirent fait et cause pour la Sardaigne.
François CANONICI