Dans les années 1950 et à plus forte raison avant, le tourisme n'était pas la principale ressource de Bonifacio comme il l'est aujourd'hui. Il a fallu attendre les années 1970 pour assister à une certaine "explosion" touristique qui a fait de notre petite cité, (on peut s'en féliciter ou le regretter) un centre important, voire même le plus important du tourisme insulaire avec, en plus, un développement extraordinaire de la navigation de plaisance (les yachts) et de la croisière.
Donc avant cette prolifération de restaurants, de boutiques de souvenirs de vêtements et autres, avant l'essor touristique, les Bonifaciens vivaient et même, pour certains, prospéraient. De quoi vivaient-ils? Quelles étaient leurs activités essentielles? Quels étaient leurs revenus?
Les Bonifaciens tiraient leurs principaux revenus de la terre, la terre si bien appelée "nourricière" et de la mer.
La commune comptait, à cette époque, des centaines de jardiniers. Non pas des "jardiniers du dimanche", dont c'est le loisir de cultiver leur petit potager (j'en fais partie) mais des jardiniers de métier.
On était jardiniers comme on était maçons, menuisiers etc.
Aussi toute la vallée de Saint Julien était-elle totalement cultivée. C'était un véritable plaisir de voir du haut de la colline les beaux jardins potagers et fruitiers se succédant, avec leurs sillons tirés au cordeau, leurs carrés parfaitement délimités: ces jardins, je les ai toujours comparés à des cahiers d'écoliers appliqués et soigneux. Comme les vôtres par exemple.
Les gens vendaient ensuite leurs produits dans de petites boutiques de légumes ou même, et surtout, à la porte des immeubles ou des cageots en bois étaient posés sur des caisses servant d'étalage: tomates, aubergines, pommes de terre, haricots, choux, salades, melons, pommes, poires, figues etc.
On cultivait aussi des légumes secs comme les lentilles ou les pois chiches qui agrémentaient la soupe familiale (on mangeait de la soupe tous les soirs!). Avec la farine de pois-chiches on confectionnait une sorte de polenta dure, coupée ensuite en tranches rectangulaires que l'on dégustait avec plaisir et qui s'appelaient "Panizzi" (sans doute une recette venue de Gênes, comme l'üghi sicati ou "pain des morts"). On plantait aussi un peu de maïs dont une partie était transformée en farine.
Donc, sans s'étaler sur le nombre et la variété des légumes cultivés jadis, on peut dire que sur ce point on pouvait satisfaire largement, surtout en saison, la consommation locale (rappelons qu'il n'y avait pas de touristes).
Les importations de légumes de saison du continent ou de l'étranger étaient pratiquement inexistantes. A l'époque on mangeait "identitaire", pour reprendre un mot à la mode.
Mais, s'il n'y avait pas encore de touristes (du moins en aussi grand nombre) il convient de préciser que la population résidente à l'année était beaucoup plus importante qu'elle ne l'est de nos jours: au moins 1000 habitants en plus et ce toute l'année! La plupart de ces habitants logeaient en haute-Ville et à la Marine. Par exemple, dans les années 1930, la Haute-Ville comptait environ 2500 habitants (en 2005, moins de 600) et la Marine 800 (en 2005, 500 environ), même s'il faut noter une augmentation considérable de la population vivant "à la campagne" (la banlieue bonifacienne) que l'on peut évaluer à 1500 âmes environ.
Dans les années 1930, les anciens bonifaciens, malgré l'anéantissement considérable du vignoble en 1888 (le Phylloxera), cultivaient aussi les vignes qui avaient tenu le coup ou qui avaient été replantées et produisaient une assez grande quantité de vin qui suffisait à la consommation locale. On écrasait le raisin dans des pressoirs situés dans des grottes à la Marine ou à la Senola mais aussi dans des cuves, d'une façon très artisanale qui remonte aux temps les plus anciens. C'est-à-dire que l'on écrasait le raisin avec les pieds (qui étaient lavés auparavant!). Mais si l'on remonte encore plus loin le raisin était foulé aux pieds dans les fameux et antiques fouloirs appelés, en bonifacien, "Trogi". Vous en connaissez sans doute. Ils sont creusés dans la roche dure et comportent généralement deux cuves: une grande (pour fouler les grappes) et une plus petite en contrebas qui recevait le jus de raisin.
Les vignerons vendaient aussi du raisin de table.
Mais le revenu le plus important provenait surtout des olives. Bonifacio était après la Balagne (Calvi) le plus grand producteur d'huile de Corse. Un seul chiffre, même s'il remonte au temps de vos arrière-arrière grands-pères concernant la récolte de la fin du XX° siècle: 1 500 000 litres en une seule année (aujourd'hui 20 000 litres environ).
Du temps de vos grands-pères on pouvait toujours compter sur 400 000 litres par an voire même plus les années fastes.
Mais attention, les olives n'appartenaient pas toujours en totalité à celui qui les avait cueillies. En effet, si les oliveraies exploitées n'étaient pas les siennes, il fallait alors partager l'huile "à moitié" avec le propriétaire (une moitié pour le propriétaire une autre moitié pour le récoltant) ou, selon le contrat, "au tiers" (un tiers pour le propriétaire, deux tiers pour le récoltant).
Avant de cueillir les olives, il fallait nettoyer sous les arbres afin de récolter les fruits par terre par balayage. Durant la période de la cueillette, tout le monde y participait. Même les femmes (qui percevaient lorsqu'elles étaient employées par d'autres, 2 litres d'huile par jour) et aussi les enfants qui étaient surtout chargés d'enlever les feuilles et les débris divers se trouvant dans les tas d'olives avant le tamisage. Puis on transportait, à dos d'âne, les sacs dans les caves et les greniers (parfois même dans les maisons d'habitation) où on les laissait reposer un peu avant de les acheminer vers les moulins.
Jusqu'en 1965 (et depuis 1920-30) fonctionnait à Bonifacio une coopérative oléicole et meunière dont le pressoir était installé dans l'ancienne église Sainte Marie Madeleine désaffectée (c'est le bâtiment qui se trouve à l'entrée à droite du parking St Dominique). Cette coopérative comptait à un moment donné plus de trois cents adhérents. Elle était moderne (elle fonctionnait à l'électricité à partir de 1930) et bien structurée par rapport aux autres anciens pressoirs de la cité qui utilisaient la traction animale (ânes ou mulets). De plus, ses équipements lui permettaient de traiter jusqu'à trente "mines" d'olives voire même quarante (une mine= 12 décalitres donnant, suivant le rendement, entre 14 et 20 litres d'huile la mine) alors que le moulin à traction animale ne parvenait, au mieux, qu'à écraser neuf mines d'olives! (On peut encore voir les éléments d'un ancien pressoir au restaurant "Chez Jules", au restaurant chinois, place Grandval; deux autres sous les immeubles de la rue Fred Scamaroni, côté Carotola etc. Une trentaine environ dans tout Bonifacio) .
On peut encore observer tous les éléments qui composaient le pressoir de la coopérative oléicole en l'église Sainte Marie Madeleine: meule en pierre, presse, "enfer" etc.
Dans les années 1930, parallèlement au pressoir moderne, ces antiques moulins fonctionnaient jour et nuit. Il y avait des équipes qui se relayaient. Les hommes employés à ce travail devaient parfois monter dans les greniers au 5è étage pour prendre sur leur dos les sacs d'olives qui y étaient entreposées et les redescendre dans la rue où attendait une charrette tirée par un âne. Les ouvriers percevaient un salaire journalier, plus un litre d'huile.
La récolte des olives constituait alors une activité très importante qui faisait travailler beaucoup de gens et ce, de décembre à Pâques voire même, certaines années, jusqu'au mois de mai !
L'huile qui permettait souvent de payer ses dettes et même de constituer une dot pour la jeune fille à marier, était entreposée dans d'énormes jarres (que vous connaissez certainement) et consommée tout au long de l'année. Parfois elle était vendue à des tiers et même à des grossistes de Marseille ou de Nice. C'est ainsi que l'huile de Bonifacio entrait dans la composition du célèbre savon de Marseille!
Lorsque vos ancêtres étaient petits, ils mangeaient souvent des tartines ointes de l'huile familiale. Et c'était très bon! On faisait également toute la cuisine à l'huile d'olive: soupes, salades et même la friture de poisson ou de viande!
L'huile servait aussi à effectuer des échanges de produits. Par exemple on venait de Figari avec du blé que l'on échangeait à Bonifacio contre plusieurs litres d'huile.
Autre activité importante: la pêche. Bonifacio, de tout temps a été un port où cette activité faisait vivre tant bien que mal plusieurs familles. Les pêcheurs étaient surtout des habitants de La Marine. (En haute-ville on trouvait généralement les gens de la terre, les ouvriers, militaires et employés).
Il en était de même pour le poisson et la langouste comme pour les légumes: on ne le vendait qu'à la population locale puisque le tourisme n'existait pas ou n'était que balbutiant. Par contre, les pêcheurs allaient souvent, à pied, corbeille sur la tête, vendre leur pêche dans les villages de l'extrême-sud: Figari, Pianottoli, Monaccia, Sotta etc. La vie alors était dure car le produit n'était pas aussi valorisé qu'aujourd'hui; la langouste, qui était loin d'atteindre les prix pratiqués de nos jours, ne se vendait pas toujours très bien. Parfois les pêcheurs en faisaient même des salades pour leur consommation personnelle!
Jadis le port offrait un autre spectacle que celui que vous voyez habituellement.
La chaussée de la Marine était dégagée ainsi que les trottoirs et le front de mer. Il n'y avait pratiquement pas de bateaux de plaisance (peut-être une centaine durant tout l'été en 1950 contre 12000 en 2004!).
Amarrées aux quais on ne voyait que des barques de pêche et, sur le bord de ces mêmes quais des nasses et des filets séchant au soleil.
Des pêcheurs, assis sur de petits tabourets, devant leurs "magasins" (là où ils entreposaient leur matériel et qui sont devenus aujourd'hui une boutique ou un restaurant), remaillaient leurs filets endommagés ou bien confectionnaient des nasses avec des tiges d'osier ou de myrte.
Les enfants, eux, s'amusaient le long du quai à pêcher avec une petite ligne ou bien à attraper des poulpes à l'aide d'une fourche.
Le Bâtiment constituait aussi un corps de métier assez important. Il y avait des maçons et des manoeuvres (comme aujourd'hui). Mais ils étaient plus occupés à restaurer les immeubles, les toitures, les crépis intérieurs et extérieurs etc. qu'à édifier des maisons neuves. A cette époque, on ne construisait pas à l'extérieur des murs de la cité ou de la Marine.
Les entreprises de maçonnerie étaient moins nombreuses mais employaient beaucoup de main-d'oeuvre car la mécanisation que l'on voit aujourd'hui (élévateurs automatiques, bétonnières etc.) n'existait pas. Il fallait monter le matériel sur les toits, ou dans les appartements à restaurer par les escaliers vertigineux.
Il y avait au moins quatre menuisiers, deux ou trois cordonniers et d'autres petits artisans comme le forgeron (qui pouvait aussi, à l'occasion devenir maréchal-ferrant), deux ou trois coiffeurs etc.
Certains hommes louaient leurs bras. Ils étaient ouvriers journaliers, travaillant la terre pour d'autres qui les rétribuaient (à la journée).
D'autres, propriétaires de boeufs, effectuaient des labours. Ils étaient eux aussi payés à la journée.
Une partie des bonifaciens vivait aussi du commerce. Le tissu commercial était très développé. Dans les années 1930 jusqu'au début des années 1960, il n'existait pas de libres-services, des supermarchés et autres grandes surfaces, mais des épiceries, très nombreuses, dans toutes les rues. Là, on trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie courante. Ces petits commerces familiaux de quartier favorisaient les relations entre le client et le commerçant qui étaient beaucoup plus conviviales.
Bonifacio comptait aussi dans ses murs des commerçants en tissu, en habillement, merceries, chaussures, cafés et bars et, bien sûr, des boulangeries, quincailleries etc. Les commerçants étaient si bien achalandés que la clientèle venait même de l'extérieur pour effectuer ses achats à Bonifacio (alors qu'aujourd'hui les Bonifaciens, ou du moins une très grande partie, sont obligés d'aller dans les grandes surfaces de la cité voisine pour s'approvisionner!).
Comme de nos jours, Bonifacio comptait des employés de l'Administration (Trésor Public, Enseignement, Douanes, Gendarmerie), des employés de la mairie, et beaucoup de militaires. Bonifacio a toujours été une ville de garnison, même si l'armée l'a souvent quittée pour revenir aussitôt suivant les besoins du moment. La garnison comptait en moyenne entre 300 et 500 soldats avec leurs familles (800 au temps de la Légion étrangère dans les années 1962-83). Evidemment, cette présence favorisait le commerce local qui était alors beaucoup plus sédentaire que saisonnier.
Enfin, pour être complet (si tant est que l'on puisse l'être), il faut dire qu'à l'époque (et notamment après les deux guerres mondiales), des centaines de Bonifaciens s'étaient expatriés sur le Continent, à Marseille notamment, pour y travailler et y vivre, ne venant à Bonifacio que durant les vacances.
C'est ainsi qu'entre 1930 et les années 2000, Bonifacio a perdu presque la moitié de sa population.
Aujourd'hui la seule activité importante est le tourisme.
Mais s'il apporte beaucoup à l'économie locale, il ne semble pas procurer à la jeunesse locale des emplois stables et valorisants.
Voilà, raconté en quelques pages (mais il en faudrait des dizaines !) ce qu'était le Bonifacio de vos pères et grand-pères. C'était à peine hier...
Cette petite étude, réalisée en 2005, était destinée aux enfants de l'école primaire. Reproduction et diffusion éventuelles plus larges, soumises à l'autorisation de l'auteur).

