Comment c'était Bonifacio avant (troisième et dernière partie)

Comment c'était Bonifacio avant  (troisième et dernière partie)
BONIFACIO AU TEMPS DE VOS PARENTS ET GRANDS-PARENTS
(Troisième et dernière partie)
)

Par François CANONICI



LE TRAVAIL ET LES REVENUS DE NOS ANCETRES


Dans les années 1950 et à plus forte raison avant, le tourisme n'était pas la principale ressource de Bonifacio comme il l'est aujourd'hui. Il a fallu attendre les années 1970 pour assister à une certaine "explosion" touristique qui a fait de notre petite cité, (on peut s'en féliciter ou le regretter) un centre important, voire même le plus important du tourisme insulaire avec, en plus, un développement extraordinaire de la navigation de plaisance (les yachts) et de la croisière.
Donc avant cette prolifération de restaurants, de boutiques de souvenirs de vêtements et autres, avant l'essor touristique, les Bonifaciens vivaient et même, pour certains, prospéraient. De quoi vivaient-ils? Quelles étaient leurs activités essentielles? Quels étaient leurs revenus?
Les Bonifaciens tiraient leurs principaux revenus de la terre, la terre si bien appelée "nourricière" et de la mer.
La commune comptait, à cette époque, des centaines de jardiniers. Non pas des "jardiniers du dimanche", dont c'est le loisir de cultiver leur petit potager (j'en fais partie) mais des jardiniers de métier.
On était jardiniers comme on était maçons, menuisiers etc.

LES JARDINS


Aussi toute la vallée de Saint Julien était-elle totalement cultivée. C'était un véritable plaisir de voir du haut de la colline les beaux jardins potagers et fruitiers se succédant, avec leurs sillons tirés au cordeau, leurs carrés parfaitement délimités: ces jardins, je les ai toujours comparés à des cahiers d'écoliers appliqués et soigneux. Comme les vôtres par exemple.
Les gens vendaient ensuite leurs produits dans de petites boutiques de légumes ou même, et surtout, à la porte des immeubles ou des cageots en bois étaient posés sur des caisses servant d'étalage: tomates, aubergines, pommes de terre, haricots, choux, salades, melons, pommes, poires, figues etc.
On cultivait aussi des légumes secs comme les lentilles ou les pois chiches qui agrémentaient la soupe familiale (on mangeait de la soupe tous les soirs!). Avec la farine de pois-chiches on confectionnait une sorte de polenta dure, coupée ensuite en tranches rectangulaires que l'on dégustait avec plaisir et qui s'appelaient "Panizzi" (sans doute une recette venue de Gênes, comme l'üghi sicati ou "pain des morts"). On plantait aussi un peu de maïs dont une partie était transformée en farine.
Donc, sans s'étaler sur le nombre et la variété des légumes cultivés jadis, on peut dire que sur ce point on pouvait satisfaire largement, surtout en saison, la consommation locale (rappelons qu'il n'y avait pas de touristes).
Les importations de légumes de saison du continent ou de l'étranger étaient pratiquement inexistantes. A l'époque on mangeait "identitaire", pour reprendre un mot à la mode.
Mais, s'il n'y avait pas encore de touristes (du moins en aussi grand nombre) il convient de préciser que la population résidente à l'année était beaucoup plus importante qu'elle ne l'est de nos jours: au moins 1000 habitants en plus et ce toute l'année! La plupart de ces habitants logeaient en haute-Ville et à la Marine. Par exemple, dans les années 1930, la Haute-Ville comptait environ 2500 habitants (en 2005, moins de 600) et la Marine 800 (en 2005, 500 environ), même s'il faut noter une augmentation considérable de la population vivant "à la campagne" (la banlieue bonifacienne) que l'on peut évaluer à 1500 âmes environ.

LA VIGNE


Dans les années 1930, les anciens bonifaciens, malgré l'anéantissement considérable du vignoble en 1888 (le Phylloxera), cultivaient aussi les vignes qui avaient tenu le coup ou qui avaient été replantées et produisaient une assez grande quantité de vin qui suffisait à la consommation locale. On écrasait le raisin dans des pressoirs situés dans des grottes à la Marine ou à la Senola mais aussi dans des cuves, d'une façon très artisanale qui remonte aux temps les plus anciens. C'est-à-dire que l'on écrasait le raisin avec les pieds (qui étaient lavés auparavant!). Mais si l'on remonte encore plus loin le raisin était foulé aux pieds dans les fameux et antiques fouloirs appelés, en bonifacien, "Trogi". Vous en connaissez sans doute. Ils sont creusés dans la roche dure et comportent généralement deux cuves: une grande (pour fouler les grappes) et une plus petite en contrebas qui recevait le jus de raisin.
Les vignerons vendaient aussi du raisin de table.

LES OLIVES


Mais le revenu le plus important provenait surtout des olives. Bonifacio était après la Balagne (Calvi) le plus grand producteur d'huile de Corse. Un seul chiffre, même s'il remonte au temps de vos arrière-arrière grands-pères concernant la récolte de la fin du XX° siècle: 1 500 000 litres en une seule année (aujourd'hui 20 000 litres environ).
Du temps de vos grands-pères on pouvait toujours compter sur 400 000 litres par an voire même plus les années fastes.
Mais attention, les olives n'appartenaient pas toujours en totalité à celui qui les avait cueillies. En effet, si les oliveraies exploitées n'étaient pas les siennes, il fallait alors partager l'huile "à moitié" avec le propriétaire (une moitié pour le propriétaire une autre moitié pour le récoltant) ou, selon le contrat, "au tiers" (un tiers pour le propriétaire, deux tiers pour le récoltant).
Avant de cueillir les olives, il fallait nettoyer sous les arbres afin de récolter les fruits par terre par balayage. Durant la période de la cueillette, tout le monde y participait. Même les femmes (qui percevaient lorsqu'elles étaient employées par d'autres, 2 litres d'huile par jour) et aussi les enfants qui étaient surtout chargés d'enlever les feuilles et les débris divers se trouvant dans les tas d'olives avant le tamisage. Puis on transportait, à dos d'âne, les sacs dans les caves et les greniers (parfois même dans les maisons d'habitation) où on les laissait reposer un peu avant de les acheminer vers les moulins.
Jusqu'en 1965 (et depuis 1920-30) fonctionnait à Bonifacio une coopérative oléicole et meunière dont le pressoir était installé dans l'ancienne église Sainte Marie Madeleine désaffectée (c'est le bâtiment qui se trouve à l'entrée à droite du parking St Dominique). Cette coopérative comptait à un moment donné plus de trois cents adhérents. Elle était moderne (elle fonctionnait à l'électricité à partir de 1930) et bien structurée par rapport aux autres anciens pressoirs de la cité qui utilisaient la traction animale (ânes ou mulets). De plus, ses équipements lui permettaient de traiter jusqu'à trente "mines" d'olives voire même quarante (une mine= 12 décalitres donnant, suivant le rendement, entre 14 et 20 litres d'huile la mine) alors que le moulin à traction animale ne parvenait, au mieux, qu'à écraser neuf mines d'olives! (On peut encore voir les éléments d'un ancien pressoir au restaurant "Chez Jules", au restaurant chinois, place Grandval; deux autres sous les immeubles de la rue Fred Scamaroni, côté Carotola etc. Une trentaine environ dans tout Bonifacio) .
On peut encore observer tous les éléments qui composaient le pressoir de la coopérative oléicole en l'église Sainte Marie Madeleine: meule en pierre, presse, "enfer" etc.
Dans les années 1930, parallèlement au pressoir moderne, ces antiques moulins fonctionnaient jour et nuit. Il y avait des équipes qui se relayaient. Les hommes employés à ce travail devaient parfois monter dans les greniers au 5è étage pour prendre sur leur dos les sacs d'olives qui y étaient entreposées et les redescendre dans la rue où attendait une charrette tirée par un âne. Les ouvriers percevaient un salaire journalier, plus un litre d'huile.
La récolte des olives constituait alors une activité très importante qui faisait travailler beaucoup de gens et ce, de décembre à Pâques voire même, certaines années, jusqu'au mois de mai !
L'huile qui permettait souvent de payer ses dettes et même de constituer une dot pour la jeune fille à marier, était entreposée dans d'énormes jarres (que vous connaissez certainement) et consommée tout au long de l'année. Parfois elle était vendue à des tiers et même à des grossistes de Marseille ou de Nice. C'est ainsi que l'huile de Bonifacio entrait dans la composition du célèbre savon de Marseille!
Lorsque vos ancêtres étaient petits, ils mangeaient souvent des tartines ointes de l'huile familiale. Et c'était très bon! On faisait également toute la cuisine à l'huile d'olive: soupes, salades et même la friture de poisson ou de viande!
L'huile servait aussi à effectuer des échanges de produits. Par exemple on venait de Figari avec du blé que l'on échangeait à Bonifacio contre plusieurs litres d'huile.

LA PECHE


Autre activité importante: la pêche. Bonifacio, de tout temps a été un port où cette activité faisait vivre tant bien que mal plusieurs familles. Les pêcheurs étaient surtout des habitants de La Marine. (En haute-ville on trouvait généralement les gens de la terre, les ouvriers, militaires et employés).
Il en était de même pour le poisson et la langouste comme pour les légumes: on ne le vendait qu'à la population locale puisque le tourisme n'existait pas ou n'était que balbutiant. Par contre, les pêcheurs allaient souvent, à pied, corbeille sur la tête, vendre leur pêche dans les villages de l'extrême-sud: Figari, Pianottoli, Monaccia, Sotta etc. La vie alors était dure car le produit n'était pas aussi valorisé qu'aujourd'hui; la langouste, qui était loin d'atteindre les prix pratiqués de nos jours, ne se vendait pas toujours très bien. Parfois les pêcheurs en faisaient même des salades pour leur consommation personnelle!
Jadis le port offrait un autre spectacle que celui que vous voyez habituellement.
La chaussée de la Marine était dégagée ainsi que les trottoirs et le front de mer. Il n'y avait pratiquement pas de bateaux de plaisance (peut-être une centaine durant tout l'été en 1950 contre 12000 en 2004!).
Amarrées aux quais on ne voyait que des barques de pêche et, sur le bord de ces mêmes quais des nasses et des filets séchant au soleil.
Des pêcheurs, assis sur de petits tabourets, devant leurs "magasins" (là où ils entreposaient leur matériel et qui sont devenus aujourd'hui une boutique ou un restaurant), remaillaient leurs filets endommagés ou bien confectionnaient des nasses avec des tiges d'osier ou de myrte.
Les enfants, eux, s'amusaient le long du quai à pêcher avec une petite ligne ou bien à attraper des poulpes à l'aide d'une fourche.

LES OUVRIERS


Le Bâtiment constituait aussi un corps de métier assez important. Il y avait des maçons et des manoeuvres (comme aujourd'hui). Mais ils étaient plus occupés à restaurer les immeubles, les toitures, les crépis intérieurs et extérieurs etc. qu'à édifier des maisons neuves. A cette époque, on ne construisait pas à l'extérieur des murs de la cité ou de la Marine.
Les entreprises de maçonnerie étaient moins nombreuses mais employaient beaucoup de main-d'oeuvre car la mécanisation que l'on voit aujourd'hui (élévateurs automatiques, bétonnières etc.) n'existait pas. Il fallait monter le matériel sur les toits, ou dans les appartements à restaurer par les escaliers vertigineux.
Il y avait au moins quatre menuisiers, deux ou trois cordonniers et d'autres petits artisans comme le forgeron (qui pouvait aussi, à l'occasion devenir maréchal-ferrant), deux ou trois coiffeurs etc.
Certains hommes louaient leurs bras. Ils étaient ouvriers journaliers, travaillant la terre pour d'autres qui les rétribuaient (à la journée).
D'autres, propriétaires de boeufs, effectuaient des labours. Ils étaient eux aussi payés à la journée.

LES COMMERÇANTS
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Une partie des bonifaciens vivait aussi du commerce. Le tissu commercial était très développé. Dans les années 1930 jusqu'au début des années 1960, il n'existait pas de libres-services, des supermarchés et autres grandes surfaces, mais des épiceries, très nombreuses, dans toutes les rues. Là, on trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie courante. Ces petits commerces familiaux de quartier favorisaient les relations entre le client et le commerçant qui étaient beaucoup plus conviviales.
Bonifacio comptait aussi dans ses murs des commerçants en tissu, en habillement, merceries, chaussures, cafés et bars et, bien sûr, des boulangeries, quincailleries etc. Les commerçants étaient si bien achalandés que la clientèle venait même de l'extérieur pour effectuer ses achats à Bonifacio (alors qu'aujourd'hui les Bonifaciens, ou du moins une très grande partie, sont obligés d'aller dans les grandes surfaces de la cité voisine pour s'approvisionner!).

AUTRES ACTIVITES

Comme de nos jours, Bonifacio comptait des employés de l'Administration (Trésor Public, Enseignement, Douanes, Gendarmerie), des employés de la mairie, et beaucoup de militaires. Bonifacio a toujours été une ville de garnison, même si l'armée l'a souvent quittée pour revenir aussitôt suivant les besoins du moment. La garnison comptait en moyenne entre 300 et 500 soldats avec leurs familles (800 au temps de la Légion étrangère dans les années 1962-83). Evidemment, cette présence favorisait le commerce local qui était alors beaucoup plus sédentaire que saisonnier.
Enfin, pour être complet (si tant est que l'on puisse l'être), il faut dire qu'à l'époque (et notamment après les deux guerres mondiales), des centaines de Bonifaciens s'étaient expatriés sur le Continent, à Marseille notamment, pour y travailler et y vivre, ne venant à Bonifacio que durant les vacances.
C'est ainsi qu'entre 1930 et les années 2000, Bonifacio a perdu presque la moitié de sa population.
Aujourd'hui la seule activité importante est le tourisme.
Mais s'il apporte beaucoup à l'économie locale, il ne semble pas procurer à la jeunesse locale des emplois stables et valorisants.
Voilà, raconté en quelques pages (mais il en faudrait des dizaines !) ce qu'était le Bonifacio de vos pères et grand-pères. C'était à peine hier...

Cette petite étude, réalisée en 2005, était destinée aux enfants de l'école primaire. Reproduction et diffusion éventuelles plus larges, soumises à l'autorisation de l'auteur).

# Posté le samedi 26 janvier 2008 11:48

Modifié le dimanche 27 janvier 2008 08:14

Porc... épique !

Porc... épique !



"L'Air des Bouches" de François CANONICI (du 25 mars 1996)



Porc ... épique


[Une rapide enquête sur la vente des cartes postales à Bonifacio nous a appris qu'au moins dans un important point de vente de la cité, les Falaises, la citadelle se vendent très bien et sont les plus demandées.
Par contre on relève dans les préférences des touristes, quelques "curiosités" assez surprenantes.
Par exemple sait-on que la carte postale représentant un... porc endormi, dans un environnement inexistant, et en tout cas loin de symboliser la Corse, se vend autant que le...port (de Bonifacio) et dix fois plus que la vue des célèbres processions du Vendredi Saint ?
(...) Où est, mis à part évidemment les figatelli, lonzu, coppa ou autre prisutu (qui n'apparaissent même pas sur le document), le "particularisme corse" dans tout cela ?
Tous les goûts sont dans la nature et la vue d'un porc n'est pas plus...bête, c'est vrai, que celle d'arrière-trains féminins sur une plage anonyme vous souhaitant la "bienvenue" dans l'île.
Cependant, on peut quand même s'étonner que, pour marquer leur passage en Corse, certains (très nombreux) choisissent, de préférence à nos sites pittoresques, une vue où ne figure qu'un banal cochon, ressemblant comme un frère à un autre cochon de France, de Belgique, d'Italie, d'Allemagne ou d'ailleurs !
Mais Fénélon ne disait-il pas que "La patrie d'un cochon se touve partout où il y a des glands ?
Cochon qui s'en dédit !






# Posté le dimanche 27 janvier 2008 12:45

Modifié le mardi 29 janvier 2008 03:42

La faute de l'abbé Portafax

L'Eglise bonifacienne dans l'Histoire


La "faute" de l'abbé Portafax
]

En 1827, devait éclater à Bonifacio l'affaire de l'abbé Don Dominique Portafax,curé de Saint Dominique, qui venait de prendre sa retraite. Le Conseil de Fabrique (équivalent à l'actuel conseil paroissial) l'avait accusé d'avoir emporté chez lui différents objets du culte dont l'énumération figure en détail dans les registres. Ledit abbé eut même à répondre de cette grave accusation devant le tribunal de Sartène.
Pourtant, quinze ans après, l'abbé Portafax fut réhabilité par l'évêque de Corse, Mgr Casanelli d'Istria. Il fut reconnu en effet que les objets de valeur que le prêtre avaient gardés lui appartenaient, certains étaient même gravés de son nom et que d'autres objets avaient été seulement "soustraits" par l'intéressé "à l'avidité de certains". C'est à dire à celle des mebres du Conseil de Fabrique.
L'affaire avait fait grand bruit à Bonifacio où l'abbé Portafax jouissait d'une grande estime.
Ains, l'abbé Portafax n'avait pas "fauté". Par contre, ses accusateurs devaient payer chèrement leur attitude.
Une note manuscrite écrite de la main même du brave curé nous apprend ce qui est arrivé à chacun d'eux (dont nous tairons les noms) :
L'un "est devenu fou", un autre a été condamné comme "usurier", un troisième a provoqué un scandale "en mettant enceinte une pauvre fille de l'hospice"; un quatrième a été "frappé d'apolexie", un cinquième a fait couler le sang le jour de ses obsèques, un sixième est mort en pleine procession du Vendredi-Saint etc.
Troublant, non ?




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# Posté le lundi 28 janvier 2008 12:54

Modifié le mercredi 30 janvier 2008 02:34

La pierre qui roule

La pierre qui roule
Un ancien "tribiu"
"


Notre ami Jibé, fidèle visiteur de notre site ,("Pour, écrit-il, humer l'air du Sud qui s'en dégage "), nous apprend que , durant son enfance à Figari, il a participé, avec son père et ses frères, à une "Tribiéra " Pour ceux qui l'ignoreraient, il s'agit d'une pratiqueagricole consistant à écraser les gerbes de blé disposées sur une "aire"par des passages répétés de deux boeufs traînant au bout d'une chaîne, une lourde pierre de granit appelée "u tribiu ".Longtemps après,Jibé est revenu sur les lieux envahis par les broussailles et, avec émotion il a retrouvé la pierre qu'il a ramenée à Bonifacio et scellée sur la terrasse de sa maison.
Elle lui rappelle tant et tant de souvenirs cette vénérable pierre !.
"Objets inanimés, avez-vous donc une âme... "

(Photo JiBé)


# Posté le mardi 29 janvier 2008 03:10

Modifié le vendredi 01 février 2008 18:07

Un Bonifacien officier de Napoléon

Un Bonifacien officier de Napoléon
La chronique historique de François CANONICI




Vito SERAFINO : Un Bonifacien, officier de Napoléon




Vito Serafino est, parmi tant d'autres, un personnage historique bonifacien quasi inconnu qui méritait d'être sorti de l'ombre.
Vito Thomas Serafino est né à Bonifacio le 1er janvier 1785. Il était le fils de François Xavier Serafino et de Marie Vincence Mondovile. De son enfance bonifacienne, on ne sait pas grand chose, mais on peut supposer qu'elle fut studieuse et sérieusement encadrée dans une famille qui avait les moyens de ses ambitions.
Son père François Xaxier (1756-1820) était notaire et Procureur royal à Bonifacio en 1815. Il avait des frères qui firent tous une brillante carrière mais qui ne laissèrent aucune postérité: Stefano (1796-1843), docteur en Médecine, notaire royal ; Domenico Vincenzo (1804-1844) notaire à Bonifacio, sans alliance; Giovani Battista, né en 1807 (époux Garcin), père d'un fils unique mort enfant.
Contrairement à ses frères, Victor Thomas (dit "Vito") Serafino allait choisir l'armée. Il fut incorporé le 15 octobre 1804 dans le Régiment des Chasseurs d'élite de la Garde Impériale. Le 28 décembre 1805, il était caporal. Nommé sous-lieutenant le 3 avril 1806, il passa lieutenant un peu plus d'un an après, le 3 juin 1807. Capitaine le 3 juillet 1808, il fut nommé chef de bataillon au 36 me Léger le 1 er mai 1813 (avant de passer au 80 me Régiment de Ligne le 7 août 1814) comme le confirme un rapport fait au Ministre par le Prince de Neufchâtel, Major Général de la Grande Armée. Il n'avait que 28 ans.
Les mérites de Vito Serafino se traduisirent par des distinctions: Chevalier de la Légion d'Honneur le 27 septembre 1810 et Officier de la Légion d'Honneur le 27 septembre 1814.

Blessé sous les yeux de l'Empereur

Vito Serafino effectua de nombreuses campagnes dès l'an 1804 aux Côtes de l'Océan, puis en Prusse et en Pologne (1805 à 1807).
De 1808 à 1813, il participa à la guerre en Espagne avant son retour en France en 1814-1815.
A la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, il fut blessé au genou gauche. A la bataille de Leipzig, le chef de bataillon Serafino eut son cheval tué sous lui.
Le 21octobre 1813, au passage du pont de Freybourg sur l'Unstrut, il allait se distinguer sous les yeux même de l'Empereur Napoléon Bonaparte. En effet, sur ordre de ce dernier, il marcha sur une position où l'ennemi avait une batterie. Vito Serafino s'en empara de suite à la baïonnette mais il eut la cuisse traversée d'une balle. Il est écrit dans les archives militaires : "Sa Majesté l'Empereur daigna envoyer un de ses officiers d'ordonnance pour prendre son nom et le faire placer dans une de ses voitures".
Arrivé à Mayence, le chef de Bataillon Vito Serafino fut proposé par le Général de Division Comte Durutte pour obtenir de l'Empereur le grade de colonel du 131 ° Régiment et la décoration d'officier de la Légion d'Honneur.
Cependant les circonstances n'ayant pas permis l'effet de ces dernières demandes, Vito Serafino ne fut nommé officier de la Légion d'Honneur que le 27 septembre 1814.
Sans grande fortune, il épouse le 28 juillet 1816, Anne Marie Brandi, une jeune bonifacienne issue d'une famille de notables, fille de l'avocat Jean Brandi, Consul d'Angleterre à La Maddalena, et de Marie Antoinette De Suzzarelli. L'autorisation de mariage fut accordée par le duc de Feltre, Pair de France, ministre Secrétaire d'Etat au département de la Guerre.
Une attestation de Vincent Rù, maire de Bonifacio, en date du 14 mai 1816, précise que la dot de la mariée qui "appartient à une famille des plus distinguées de la ville" était de vingt cinq mille francs et qu'à la mort de son père "elle pourra recueillir une pareille somme". Le Lieutenant Général, Gouverneur de la Corse précisait pour sa part que "la jeune demoiselle Brandi réunit toutes les qualités qu'un officier de haut rang pourra désirer en pareille circonstance".
Les témoins au mariage furent Vincent Serafino, 49 ans, prêtre, oncle germain de l'époux et Etienne Serafino, 23 ans, propriétaire, frère de l'époux.
Vito et Vincence qui vivaient dans leur appartement de la rue Doria (aujourd'hui au n° 26) eurent six enfants trois garçons et trois filles. La plupart mourut en bas-âge, sauf l'aînée Marie-Flore qui naquit le 17 mai 1817 et son frère François né en 1820.



Lieutenant du roi

Après la chute de Napoléon Bonaparte, Vito Serafino, comme d'autres officiers fut placé en demi-solde le 16 septembre 1815. En 1817, il fut remis en activité comme chef de Bataillon à la Légion du Lot. A partir du 28 septembre 1820, il fut placé en congé illimité et revint à Bonifacio.
Que fit-il durant environ sept années que dura "son congé illimité" ? On peut supposer qu'il se transforma en... "pialincu" (paysan du "Piale", la campagne de Bonifacio"). En effet, on constate que, le 10 février 1822, Vito Tomaso Serafino achetait à Saveria Trani veuve "del fu signor Francesco Maria Antonio Bottolaccio", pour le prix de 1240 frs, une terre située à Paraguano (vraisemblablement en bordure du sentier menant de la Caëna à Paragan) composée de huit parcelles de vigne et d'un petit enclos (un chiosetto"). A cette époque, il convient de rappeler que Bonifacio, avec plus de 300 hectares de vignes en production était en Corse parmi les trois ou quatre plus grandes régions vitoicoles. Une personne qui disposait de deux ou trois hectares de vigne pouvait faire vivre convenablement sa famille.
Le brillant officier de S.M Napoléon Bonaparte, après avoir dirigé sa petite propriété de Paragan, fut rappelé à l'armée, en 1827. En effet, le 21 septembre 1827 de cette année, il fut nommé Lieutenant du Roi à Bonifacio. A sa grande déception, un mois après, le 19 octobre, il fut envoyé à Corté où il y passa quelques années.
Cependant, le 24 mai 1833 il retrouva ses chères falaises et son poste de commandant de la Place de Bonifacio.

"Grand seigneur, vrai gentilhomme"

Mais sa nomination à Bonifacio, pour des raisons sans doute liées à la politique, à la jalousie, à la médisance de quelques-uns, et aussi à certains bruits venus de Corte où le commandant avait eu des "dissensions" avec le corps municipal, ne fut pas la bienvenue dans un premier temps. A tel point que l'autorité militaire avait décidé d'envoyer à Bonifacio le commandant Biguglia et de nommer Vito Serafino à Prunelli. Finalement, après enquête et rétablissement des faits, les choses s'aplanirent et le Conseil municipal de Bonifacio adressa même un rapport très élogieux concernant l'enfant du pays attestant que : "M. Serafino est un parfait honnête homme qui depuis son arrivée à Bonifacio s'est conduit d'une manière digne d'éloges, qu'il s'y fera considérer et qu'il pourra réussir à ramener le calme dans les esprits par suite de la rébellion qui eut lieu le 7 avril dernier contre le corps municipal et la force armée dans l'exercice de leurs fonctions".
Entre temps sa fille, Flore était devenue une bien jolie personne comme l'écrivait un visiteur, de Jouenne d'Esgrigny-d'Herville, qui était vraiment tombé sous son charme : "Le miracle était complet pour elle. Flore, âgée de 19 à 20 ans est la plus belle personne de l'île. Je puis dire qu'outre les dents les plus blanches et une belle chevelure noire qui pendait jusqu'à terre, ses joues fraîches et rosées répondaient encore au joli nom qu'on lui avait donné" .
De nombreuses réceptions étaient données dans l'appartement du commandant Serafino. Toutes les familles notables de la petite cité se ralliaient à la famille militaire, au groupe de jeunes officiers impatients de sociabilité, de fêtes, de musique, de jeux de salon, de la compagnie des jeunes filles. Voici ce que l'on pouvait lire dans la chronique de l'époque : "Les grands jours étaient ceux du passage des généraux en inspection ou de personnages en mission officielle ou non. Le commandant d'armes avait le plus vaste appartement de la ville (...) et recevait ses invités, aidé d'une fille sage et charmante (NDLR: Flore) que courtisaient tous les lieutenants. Le commandant Vito Serafino reçut notamment l'inspecteur général Maurin ; le général de division Sébastiani et le jeune comte de la Marmora qui venait compléter à Bonifacio son histoire de la Sardaigne. Les réceptions du commandant Serafino étaient, sinon d'un grand seigneur, du moins d'un vrai gentilhomme".
Vito Serafino commanda la Place de Bonifacio jusqu'à sa mort, survenue le 4 février 1837, comme l'indique un rapport de son décès du 13 février de la même année, adressé au Ministre de la Guerre par l'Etat-Major du Quartier général de Bastia : "J'ai l'honneur de vous rendre compte que M. le Chef de Bataillon Serafino, officier de la Légion d'Honneur, Commandant de la place de Bonifacio, atteint depuis quelque temps d'une hydropisie de poitrine, est décédé le 4 de ce mois à neuf heures du soir". Il n'était âgée que de 52 ans.

La cruelle destinée de la belle Flore

Sa fille Flore fut inconsolable. Ecoutons encore d'Esgrigny-d'Herville qui s'exprimait dans le style poétique particulier au XIX° siècle : "Pauvre demoiselle Flore ! Quelle destinée cruelle ! Quelques jours après notre rentrée à Ajaccio, en janvier 1837, elle perdit son père, et aucun lien, de ceux qu'on préfère ne vint la consoler ; on aurait dit que son éclatante beauté décourageait les prétendants ; elle était délaissée comme la fleur que l'ange a gardée pour le Ciel ou comme le diamant inaperçu au fond des mers". Elle devait finir par épouser un vieil oncle "autant par dévouement pour les affaires et les intérêts de sa famille que par dégoût pour les plaisirs d'un monde qu'elle semblait détester" .
Le "vieil oncle" en question, qui n'était âgé que de 44 ans (mais c'était déjà un âge avancé pour l'époque) n'était autre que le frère de son père, Etienne Serafino, "notaire royal et docteur en médecine" est-il précisé dans l'acte de mariage. Flore, l'épouse, n'avait que 24 ans.
Comme les mariés étaient oncle et nièce germains, une autorisation de mariage fut nécessaire. Elle devait être accordée par ordonnance royale du 11 mai 1841. Les témoins qui ont signé pour les deux époux étaient: Antoine Jean Pietri ex-préfet ; Vincent Serafino, notaire royal à Porto-Vecchio, frère de l'époux ; François Serafino, 21 ans et Jean Maestroni, respectivement frère et cousin germain de l'épouse.
Ce couple plutôt singulier a-t-il été heureux ? On l'espère. Mais si bonheur il y eut, il allait être de très courte durée.
En effet, Etienne, le mari (et oncle germain) de Flore mourut deux ans seulement après son mariage, vraisemblablement en 1843. Quant à la belle Flore Serafino, elle fut contrainte de louer à partir du 3 mai 1846, une grande partie de son immeuble (rue Doria) à la commune qui l'affecta à l'instituteur Viggiani pour son appartement personnel et pour y faire la classe. Mais Flore allait suivre de bien près son époux dans la tombe. En effet, elle rendit le dernier soupir le 18 janvier 1847, à 10 heures du soir, à l'âge de 29 ans. L'acte de décès fut établi par François Piras maire de Bonifacio sur la déclaration des témoins signataires : Denis Tertian, 45 ans, conseiller municipal et Claude Hucherot, 58 ans, conducteur des Ponts et Chaussées, tous deux parents au 3° degré de la défunte.
La branche directe du Commandant Vito Serafino, qui n'a eu aucune descendance, s'est donc définitivement éteinte.
Reste le beau portail dont l'entrée est ornée du blason des Serafino au n°26 de la rue Doria où il serait sans doute opportun de rappeler, par l'apposition d'une plaque, l'existence de ce brillant officier de Napoléon Bonaparte, enfant de Bonifacio.


Les citations partielles de cet article doivent impérativement mentionner le nom de son auteur : François CANONICI



# Posté le vendredi 01 février 2008 08:07

Modifié le vendredi 01 février 2008 17:48