Deuxième partie
BONIFACIO DU TEMPS DE VOS PERES ET GRANDS-PERES
Par François CANONICI
[font=Arial]Toilette, hygiène
Comment faisait-on sa toilette?
Il n'y avait pas de douches, pas de baignoires, sauf quelques exceptions. Mais rassurez-vous on se lavait quand même. Pour cela on utilisait de grandes bassines métalliques que l'on remplissait d'eau froide et d'eau chaude (chauffée au feu ou sur la cuisinière à bois ou à gaz).
Les maisons bonifaciennes étaient toutes pourvues d'une évacuation reliée à l'égout de la rue (car Bonifacio était doté d'un réseau d'égouts depuis le XIII° siècle et était donc, largement, en avance sur la plupart des autres localités importantes de l'île). Ces évacuations, il faut bien le dire, n'étaient que des orifices, placés le plus souvent, en façade, près d'une fenêtre (parfois même dans le portail). C'est dans ces "trous" que l'on vidait les eaux usées et de toilette...
Car les cabinets d'aisance (les WC actuels), jusque dans les années 1950 et au début des années 1960, n'existaient pratiquement pas. On se servait de seaux hygiéniques que les mamans vidaient ensuite dans les orifices décrits plus haut... en prenant bien soin de ne rien laisser déborder. Car alors des gouttes pouvaient atteindre des passants dans la rue (cela est arrivé quelques fois!). A la Marine c'était encore pire. Chaque matin, les femmes devaient vider ces mêmes seaux dans ...les eaux du port où ils étaient rincés! Parfois sous l'oeil goguenard des touristes!
Enfin, l'eau au robinet dans les maisons
Ce n'est qu'entre 1960 et 1962 que l'eau potable allait être progressivement installée dans les appartements (fin 1962, il y avait déjà 600 compteurs installés dans les portails). Une station moderne de pompage des eaux fut installée à la Senola refoulant l'eau dans les réservoirs de la Bella-Catarina. De là, elle revenait, par gravitation dans une canalisation descendant par Campu Rumanillu vers la ville et la Marine.
Quel plaisir de pouvoir prendre des douches ou des bains alors que, jusque là, on se lavait (plus ou moins bien) dans des bassines, des cuvettes... D'autre part, finis les seaux hygiéniques et les déversements folkloriques dans les orifices en façade ! Petit à petit les foyers disposèrent de WC pratiques et fonctionnels. Mais pour beaucoup c'était encore un luxe et de nombreuses personnes durent attendre quelque temps pour en bénéficier.
Mais alors que l'on aurait pu s'estimer satisfaits d'avoir supprimé la corvée de l'eau (qui, désormais coulait à tous les robinets) et de bénéficier des bienfaits de l'ère moderne, des problèmes sérieux n'allaient pas tarder à se présenter, notamment l'été venu, avec le développement du tourisme et celui de l'agriculture.
C'est alors que naquirent plusieurs projets et que l'on construisit des barrages: barrage de l'Ospedale (3.000.000 de m3); barrage de Figari (près de 6 millions de m3 ). L'eau que vous consommez aujourd'hui, avec laquelle vous prenez des douches, des bains, et avec laquelle votre papa arrose son jardin, provient de ces barrages après passage dans une station de traitement des eaux pour la purifier.
N'oublions pas nos anciennes fontaines
Témoignage de grand-père: "Je voudrais évoquer un problème qui me tient à coeur. C'est celui des sources et fontaines oubliés. Certaines sont taries depuis bien longtemps, par contre d'autres ne demanderaient qu'à revivre. Aimez les, protégez les, parlez-en à vos parents, dites leur de se constituer en association pour nettoyer ces anciennes fontaines (moi-même, en compagnie d'un ami, j'ai fait sortir de l'oubli l'une d'entre elles du côté de la Trinité. Elle était envahie par une végétation hostile et inextricable: quelle joie, quel plaisir, quelle fierté de la retrouver aussi belle, avec une eau aussi fraîche que du temps où j'étais un petit enfant!
Espérons que nos fontaines et sources (du moins ce qu'il en reste) puissent subir le même heureux sort. Je pense, notamment, à celle de Pater Noster (en bordure RN 198 face au croisement de la Tonnara) qui mériterait d'être remise en état. Des travaux de débroussaillement seront nécessaires ainsi qu'une restauration des pierres formant la voûte dont une partie est tombée, victime du vandalisme.
Une région aussi sèche et aride que Bonifacio ne peut se permettre de négliger les quelques points d'eau qui lui restent encore et qui ont droit à toute notre sollicitude. C'est pourquoi il faut sauver ce qui peut encore l'être.
"Les sources, c'est comme les belles filles, si tu les délaisses, elles s'en vont ailleurs et ne reviennent plus" écrivait le grand Marcel Pagnol dans "Manon des Sources".
L'Ecole
Il n'existait pas de ramassage scolaire et les écoliers qui habitaient la campagne, les voitures étant très rares, se rendaient à l'école à pied, par tous les temps (pluie, vent, froid) après avoir effectué plusieurs kilomètres (ils avaient dû d'abord se lever très tôt pour être à l'heure). Bien sûr les enfants de la ville et de la Marine étaient mieux lotis puisque l'école était proche d'eux.
Les plus petits allaient à l'école maternelle (une à la Marine, une en haute-Ville) et les "grands" (du primaire au cours complémentaire) au Groupe Scolaire (là où vous travaillez aujourd'hui).
Les écoles maternelles de la Place Grandval et de la Marine ne disposaient pas de WC. Les enfants faisaient leurs besoins dehors... En haute-Ville, sous le mur bordant la ruelle qui mène à la Toricella.
Le goûter consistait en une tranche de pain avec deux ou trois morceaux de sucre pour les uns, un morceau de chocolat ou une pomme pour d'autres.
Pour les élèves, le jour de repos était le jeudi. L'après-midi on allait au catéchisme (presque obligatoire) puis au cinéma. Mais les enfants ne pratiquaient aucune activité sportive ou culturelle: pas de danse, de judo, de karaté, de hand, d'échecs, de voile... De temps à autre, seul le football était pratiqué d'une manière sauvage (là où l'on pouvait) et sans entraîneur.
LE CINEMA
Bonifacio, jusque dans les années 1960, disposait d'une très belle salle de cinéma, rue Saint Dominique (aujourd'hui "Galeries du Mercadial"). Ce cinéma était un des plus beaux de Corse même s'il n'était pas le plus grand. Il y avait, à cette époque où la T.V était inconnue, plusieurs séances hebdomadaires: le jeudi après-midi, le samedi soir, le dimanche après-midi et le dimanche soir. Toutes les séances faisaient le plein. Les enfants disposaient de fauteuils en bois juste face à la scène au-dessus de laquelle se trouvait l'écran alors que les adultes s'asseyaient sur des fauteuils en velours dans la salle, les loges ou les balcons. Lorsqu'il y avait affluence on rabattait les strapontins. Ce cinéma qui s'appelait "Le Cyrnos" passait de très beaux et de très grands films.
Puis au début des années 1960, avec l'avènement du petit écran (la TV), petit à petit le public bouda la salle obscure (le cinéma).
Télévision et cinéma se livrèrent un combat sans merci. Et c'est la T.V. qui gagna!
Conséquence: vers 1966 ou 1967, le "Cyrnos" fermait définitivement ses portes. Les Bonifaciens, du moins une grande majorité, préféraient regarder tranquillement les films et les différentes émissions à la maison. D'ailleurs une chanson de cette époque ne répétait-elle pas "La télévision, c'est du cinéma"?
LA TELEVISION
Mais avant l'avènement de la TV, notre seule distraction, le soir à la maison, était d'écouter la radio, les informations, les chansons, les différentes émissions, les feuilletons comme "Vas-y-Zapy" avec Zapy Max ou "Sur le Banc" avec Raymond Souplex et Jeanne Sourza.
C'était bien avant l'avènement du "petit écran".
Témoignage de grand-père: "La première fois que j'ai vu à Bonifacio une émission télévisée ce fut, d'abord, au magasin Rocca-Serra, rue Fred Scamaroni (aujourd'hui il y a une boutique de souvenirs) et au bar "Muriani" (Là où se trouve le magasin de Mme Botti: les "Galeries Bonifaciennes"). Je crois que c'était en 1957 ou 58 juste avant mon départ pour l'armée. C'était un match de football à la télévision italienne car nous ne recevions pas encore, à cette époque, la chaîne française.
Tout le monde n'avait pas une "télé" car son coût était élevé pour les bourses modestes. Alors on organisait de petites soirées chez le voisin ou l'ami plus fortuné qui acceptait de nous laisser suivre les émissions.
Mes parents n'ont vraiment possédé une télévision qu'en 1964. Il y a à peine quarante ans! Puis dans les années 1970, presque tous les foyers en furent pourvus ainsi que des réfrigérateurs et des machines à laver."
La TV! Voilà en tout cas un phénomène qui a tout à fait transformé la vie en société des Bonifaciens. Ces derniers étaient captivés par la télévision et ses programmes.. Résultat: on se rencontrait moins entre amis, on bavardait moins dans les rues l'été venu.
On pourrait également parler du téléphone. Une quarantaine seulement de numéros à Bonifacio en 1955; près de 2 000 en 2005!
Les Jeux
Vos grands-parents (et peut-être, à un degré moindre, vos parents pour certains jeux) s'amusaient un peu partout dans les rues de Bonifacio qui étaient beaucoup moins encombrées que de nos jours: on se poursuivait, on jouait aux "cow-boys" ou "à la guerre" avec des "épées", des "poignards", des "fusils" et des "pistolets" en bois. Les endroits les plus fréquentés par les enfants d'alors étaient la "Torricella" (A Turisgila"). Là, lorsque l'on avait enfin fini avec les batailles acharnées, on se réunissait dans une vieille maison toute délabrée et l'on confectionnait du "croquant" en faisant chauffer dans une casserole, où l'on avait mis très peu d'eau, quelques morceaux de sucre (pris en cachette chez nos parents) . Lorsque le sucre avait fondu, on y ajoutait des "amandes" provenant de noyaux de pêche, d'abricots et autres fruits à noyaux que l'on ramassait un peu partout dans les rues de la cité. Après cela, on laissait refroidir et l'on dégustait avec plaisir et fierté notre nougat artisanal!
Une autre distraction consistait, au printemps, à consommer à "Dati-Figui" (espace au-dessus de la route menant au monument aux Morts) les fleurs de bourrache ("I Fanableu") et celles d'une autre fleur en clochette (jaune et noire à sa base) dont le nom nous est inconnu et que nous appelions (i Fanagià). Ce qui, traduit en français, signifiait: le phare bleu et le phare jaune.
On jouait beaucoup aux boules dans les années 1950-60. On les louait chez "Pierre du Café" ("Café de la Poste") et l'on entamait de longues parties près du Pont-Levis (Porte de France) là où se trouvent à présent les poubelles et la rampe St Nicolas (qui n'existait pas à cette époque).
Mais la "place" la plus utilisée par les enfants était, sans conteste, la "Loggia", devant l'église Ste Marie Majeure. Là on jouait au ballon (souvent confectionné avec des chiffons), au "sou troué" (un sou troué en son centre dans lequel on introduisait du papier fin puis on le faisait rebondir à plusieurs reprises sur le pied, comme on le fait lorsque l'on jongle avec un ballon). L'autre jeu était le "Bichilu": c'était un petit morceau de bois de quelques centimètres, épointé aux extrémités: on tapait ensuite à l'aide du tranchant d'une raquette en bois sur l'une des deux pointes et le "bichilu" s'envolait, il fallait courir pour le rattraper avec sa raquette.
On s'amusait aussi à faire le rondeau (filles et garçons), à "touche-touche" (on se poursuivait pour toucher les participants avec la main et celui qui avait été touché poursuivait à son tour le "toucheur"), au "tir à la balle" (on tirait une petite balle en caoutchouc, souvent fabriquée avec des lamelles de chambres à air de vélos ou de voitures, sur un groupe d'enfants qui s'enfuyait dès le signal donné) etc...
Les filles sautaient à la corde, parfois en chantant:
Les paroles étaient les suivantes:
"L'autre jour dans ma chambrette
Ma Chambrette était là-haut
Je faisais mon p'tit ménage
Et je jouais du piano
Do, ré, mi fa , sol, la , si do...
Ou bien encore:
Canevas
Les fils sont là
Le coton est cher
L'aiguille se perd
...
Les filles jouaient aussi à la marelle (appelée à Bonifacio "le peu", mot génois désignant le pied).
Il y avait aussi, pour les garçons, d'autres jeux comme le cerceau (une jante de vélo ou un cercle de tonneau!), le chariot en bois à roulement à billes (de voitures) et tant d'autres encore comme la toupie, la fronde (dangereuse en ville) etc..
Pour des jeux plus calmes (jeux de billes ou de dominos notamment), une autre placette aimée des enfants était la "Casaccia" (place des Vénérables Anciens) où sont installées de nos jours des terrasses de restaurants.
On organisait parfois des matches de football au Puzzu Verdi (là où se trouve actuellement un parking près du port de commerce) entre La Haute-Ville et la Marine! Parfois cela se terminait par des matches... de boxe!
Jusqu'à la fin des années 1960, pour la fête patronale du 15 août (Santa Maria), indépendamment des cérémonies religieuses très suivies, de nombreuses festivités étaient prévues pour distraire les enfants et les jeunes. Cela se passait "place de la Voiture" (place Bonaparte face au "Royal") et rue Fred Scamaroni. La circulation automobile n'était pas celle que nous connaissons aujourd'hui et les commerçants n'occupaient pas (encore) aussi généreusement le domaine public. Les jeux pratiqués étaient : le mât de Cocagne, la course en sacs, la course à l'oeuf, la course à pieds, à dos d'âne, la course à la nage (traversée du port), la course de barques etc... On avait droit aussi à une course cycliste et au traditionnel tournoi de football sans oublier le "Grand Bal Public"! Tout cela en pleine ville et en pleine Marine, chose impensable aujourd'hui tant les chaussées et les trottoirs sont encombrés!
L'avènement de la matière plastique
Voilà donc le tour d'horizon de la vie bonifacienne à l'époque de vos grands-parents terminé. Certes, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce temps-là, mais nous nous en sommes tenus à l'essentiel.
Comme vous l'avez constaté, le progrès, petit à petit, s'installait chez nous, comme ailleurs. Il améliorait considérablement notre vie même si, comme pour la TV, il avait une répercussion sur la vie en société qui était beaucoup plus conviviale auparavant.
Dès lors, même les enfants ne jouaient plus, ou en tout cas jouaient moins, à la Loggia ou à la Torricella tant ils étaient attirés par les émissions TV. Finis les parties de "sous troué", de marelle, de tir à la balle, de "bichilu"!
Le progrès, s'il a été bénéfique en plusieurs domaines, ne fut-ce que dans l'amélioration des conditions de travail de la femme au foyer, aura eu, surtout ces trente dernières années, des effets beaucoup moins flatteurs. L'illustration principale n'est-elle pas la pollution par les déchets en matière plastique comme les bouteilles, les sachets et les différents containers, les étuis de cartouches etc... qui jonchent nos plages, les bords de nos routes et même les buissons des campagnes!
Le "plastique" est venu sans crier gare. Au début on s'en émerveillait car on ne considérait que l'aspect pratique. Il est vrai que dans les années 1960, les mots "pollution" ou "environnement" étaient presque inconnus et en tout cas, peu utilisés et ne revêtaient pas l'importance qu'on leur donne, à juste titre, aujourd'hui. Petit à petit, disparaissaient les bouteilles en verre: vin, huile, vinaigre etc... Parallèlement, apparaissaient, ici et là, ces mêmes bouteilles vides, jetées (car elles n'avaient aucune valeur) dans la nature.
Certes, tout ceci est bien regrettable et chacun de nous doit y songer et faire des efforts pour limiter les effets indésirables de la société de consommation, notamment par le respect du tri sélectif qui a été institué à Bonifacio.
Mais, pour être honnête, il faut aussi reconnaître, en se reportant à ce qui est dit plus haut, que tout ne fut pas négatif et que le progrès que parfois, parce que c'est à la mode, on dénigre trop facilement (tout en l'utilisant largement, n'est-ce-pas les utilisateurs d'Internet?) a amélioré les conditions de vie et d'hygiène de chacun de nous et a eu un impact favorable sur la santé en général. La meilleure preuve est que, malgré la pollution qu'il faut absolument diminuer (il est utopique de parler de suppression), l'espérance de vie est de plus en plus longue. Exemple: les centenaires, aujourd'hui (2005) au nombre de 6000 en France passeront dans les trente années à venir à...150.000!
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