Ce monument est sans doute le plus ancien de Corse, comme l'indiquent les inscriptions gravées sur une plaque de marbre scellée sur le socle supérieur.
C'est une impressionnante colonne de granit, grossièrement taillée ("ébauchée par les Romains") sur un petit îlot de l'archipel des Lavezzi, le San Baïnzo, tout près de la "grande" île Cavallo avec laquelle il était vraisemblablement relié par un passage dallé dans la partie moins profonde, aujourd'hui submergée, du petit bras de mer qui sépare l'îlot "satellite" ("l'isurotu") de l'île-mère, Cavallo..
Cette colonne mesure 9 mètres de hauteur et pèse la bagatelle de vingt tonnes !
Mais comment donc a-t-on procédé pour transporter un tel mastodonte jusqu'à Bonifacio ?
Heureusement, nous avions eu la chance de recueillir de la bouche même de notre regretté concitoyen et ami, Jules Pugliesi, le déroulement des opérations.
Autre chance : M. Jules Pugliesi n'a pas été simplement un spectateur de l'événement mais un acteur puisque c'est lui qui avait piloté un des deux tracteurs qui allaient tirer la colonne depuis le quai de la Senura jusqu'à l'emplacement actuel au pied du Bastion de l'Etendard.
Tout avait commencé au Conseil municipal en 1932. Le maire de l'époque, M; Joseph Carrega, décida de créer un Comité pour l'érection d'un monument aux Morts de la guerre 1914-18 dont la présidence fut assurée par M. Pierre Bourdeloup, un militaire à la retraite.
"Goliath" le bien nommé !
ET c'est là qu'il convient de donner un coup de chapeau à ce comité pour avoir pensé à utiliser une des nombreuses colonnes de beau granit gris, taillées, dit-on, par des esclaves romains (certains disent même qu'ils étaient corses) se trouvant sur l'îlot.
Cependant la chose n'était pas simple. Il fallait à présent passer du stade du simple voeu à sa mise en pratique, car si l'idée était originale, l'entreprise n'en était pas moins colossale à l'époque (elle le serait d'ailleurs aujourd'hui encore).
On n'hésita pas à solliciter l'aide du ministre de la Guerre. Ce ne fut pas en vain, car ce dernier, entièrement acquis au projet des Bonifaciens, devait tout mettre en oeuvre pour le faciliter. C'est ainsi qu'un puissant remorqueur de Toulon fut envoyé à Bonifacio ainsi qu'un chaland-grue.
Pour la petite histoire, retenons que le remorqueur qui ramena l'imposante colonne de granit s'appelait... "Goliath" qui devait d'ailleurs accomplir un vrai travail de ...Titan !
Sur des rondins de bois
La colonne fut ramenée et déposée sur les quais de la Senura en mars 1932. Par beau temps évidemment. Elle devait y demeurer un mois. Puis l'armée céda à M. Joseph Carrega deux tracteurs destinés au transport des canons à longue portée, stationnés aux batteries de Monte-Leone.
L'entreprise Balata fut désignée pour mettre en place le monolithe et construire un socle en pierres de taille et une passerelle circulaire. Mais d'abord, il fallait tirer la colonne depuis la Marine jusqu'au pied des remparts.
Jules Pugliesi, qui était camionneur à Bonifacio, se proposa pour participer bénévolement au remorquage en conduisant l'un des deux puissants engins. Le 20 avril 1932, la lente opération commença. A l'époque la route n'était pas encore goudronnée. La colonne était posée sur des rondins de bois afin de faciliter son avance progressive. Des câbles en acier, énormes, étaient très tendus, mais toutes les dispositions avaient été prises afin d'assurer la sécurité des passants et des curieux. La plus grande difficulté dans cette route toute en montée, fut de négocier le virage en pente de San Roccu, où la colonne menaçait à tout instant de basculer. Le transport, digne de celui du "Salaire de la Peur" devait durer trois jours !
Restait la dernière phase, ô combien délicate, consistant à soulever la masse de 20 tonnes et de la faire basculer dans son habitacle préalablement construit. Ici l'improvisation et l'à-peu près étaient exclus. Une fausse manoeuvre et la lourde colonne pouvait glisser et tomber en contrebas sur les quais Banda di Ferri, causer d'irrémédiables ravages et finir au fond de la mer ! Des cabestans avaient été installés à l'arrière des tracteurs, des haubans sur les côtés alors que le sommet de la colonne était retenu par des câbles fixés au sommet du Bastion de l'Etendard ! La scène était impressionnante et la foule des curieux très nombreuse.
Chacun retenait son souffle. Suspense... Lentement, la colonne s'éleva, glissa jusqu'à son socle, bascula, se redressa, se dandina de droite et de gauche cherchant son équilibre et, enfin, s'immobilisa.
Les morts de toutes les Guerres
Soudain, un tonnerre d'applaudissements, mêlé à des cris de joie retentit, des chapeaux volèrent, des coups de feu éclatèrent, une vieille femme fit le signe de la croix alors qu'une autre essuyait quelques larmes. Puis tout le monde entonna un chant de victoire.
Jules Pugliesi fut sollicité pour faire un tour d'honneur en haute-ville. D'autres Bonifaciens ont, bien sûr, participé à cette opération. Parmi eux, les regrettés Gavin Culioli qui était alors employé à l'Artillerie et Jérôme Comparetti, héros bonifacien de la Résistance, dont le nom est aujourd'hui inscrit sur la dalle du monument qu'il avait contribué à installer (il devait être fusillé par les Allemands en septembre 1943) car le Monument de la Guerre 14-18 allait devenir aussi celui de 1939-4( et de la guerre d'Algérie.
L'entreprise Balata acheva ensuite les finitions et le géant de pierre fut entouré d'une belle galerie circulaire. Sa base, aussi haute que la partie émergeant au-dessus de la route fut consolidée par de belles pierres de taille scellées ; des grosses chaîne de fer furent posées pour garnir l'étage supérieur ainsi qu'une belle plaque en marbre avec les noms de tous les soldats morts durant la Grande Guerre et une autre en bronze portant la mention "Bonifacio à ses morts".
De Bonifacio et d'ailleurs en radeau !
Le 11 novembre 1932, soit 7 mois après la pose du géant, devait avoir lieu l'inauguration du monument en présence, bien entendu, de la foule des grands jours. Le maire, le conseil municipal, les personnalités civiles et militaires, les enfants des écoles étaient présents. Même le préfet était venu spécialement d'Ajaccio. M. Vincent Rocca, administrateur aux colonies, prononça une allocution et le jeune François Lantieri, orphelin de guerre, devait lire un émouvant poème.
Et c'est "pré Bernà" (le regretté chanoine Bernard Maestroni), curé de la paroisse, qui devait procéder à la bénédiction.
Tout se termina par une fête à la mairie.
Et beaucoup pensaient que, décidément, ces Romains qui taillaient des colonnes à Cavallo, pour, dit-on, la "splendeur" des riches demeures de Rome, avaient eu un sacré mérite pour acheminer celles-ci, sur une si grande distance par voie maritime.
Des recherches ont permis de déterminer que la méthode employée était celle consistant à "emballer" les colonnes dans des paquets d'écorces de liège et à les amarrer derrière les bateaux qui les tiraient jusqu'à destination. Il était, en effet, exclu, compte tenu de l'absence de moyens de levage de hisser ces lourdes masses à bord. On utilisait aussi pour ces mêmes transport de grosses billes de bois sous forme de radeaux. O, imagine aisément que, par fortes tempêtes, la cargaison a dû connaître des pertes considérables. Combien de ces colonnes gisent depuis des siècles "sous l'aveugle océan à jamais englouties"?
En 1885 la carrière de San Baïnzo avait été reprise et exploitée, et le granit débité en pierres pour la construction, était remorqué sur des radeaux à demi immergés.
Les Romains (du II° au V° siècle) avaient choisi le granit de San Baïnzo (un granadiorite) parce qu'il avait une composition différente des autres granits.
François CANONICI
