]Julien Cardi, ce Bonifacien maire de Saïgon
]font=Arial]La plupart des bonifaciens ignore qu'un de leurs concitoyens présida, après 1870, aux destinées de la ville de Saïgon, alors siège du gouvernement de la Cochinchine (aujourd'hui Hô Chi Minh-Ville, ville du sud du Viêt-nam, peuplée de 1 600 000 habitants).
En sa qualité de maire et de conseiller colonial, cet éminent bonifacien, médecin de son état, réforma la santé de la colonie française, élargit les routes, ouvrit de grands boulevards et décida de nombreuses plantations d'arbres capables d'assainir l'air. Il favorisa la création d'industries et de commerces, d'instituts de bienfaisance, d'écoles etc.
Il fut nommé Chevalier, puis Officier et enfin Commandeur de la Légion d'Honneur pour les grands services rendus en France dans le domaine de la Médecine.
Pour honorer une action si efficace, une des grandes artères de Saïgon avait été baptisée du nom d'Etienne Julien Cardi.
Etienne Julien Cardi naquit le 31 décembre 1838 à Bonifacio. Il était le fils de Jean Cardi et de Marie Dominique Tertian. Il avait trois frères dont il était l'aîné : Joseph, Pierre (médecin) et Jean-Baptiste.
Fils de pharmacien, évoluant dans un milieu médical, Julien était prédestiné à se dévouer pour les autres et à soulager ceux qui en avaient besoin. On sait que plus tard, il devint lui-même médecin.
A 16 ans, il aide les victimes du Choléra
En août et septembre 1854, alors qu'une terrible épidémie de choléra semait la mort et la désolation en ville (plus de 200 victimes), le jeune Julien, alors à peine âgé de 16 ans, se faisait remarquer auprès du bureau de santé (comme la jeune Augustine Scamaroni qui avait le même âge) par son courage et son abnégation en se rendant utile auprès des pauvres cholériques.
Après avoir fréquenté les écoles primaires à Bonifacio, Etienne allait faire de solides études au Lycée de Bastia "où l'on reconnut son talent et sa perspicace intelligence". Il aurait pu exceller dans le domaine des Lettres ou des Sciences mais il préféra choisir la médecine.
Il effectua son service militaire dans la Marine et entreprit de nombreux et longs voyages dans les régions de l'Asie et de l'Océanie.
Après avoir brillamment obtenu son diplôme de docteur en médecine à la Faculté de médecine de Montpellier, il participa à la première expédition de Chine en 1860. La chronique de l'époque parle d'un homme "qui contribua de la manière la plus énergique et la plus avisée à implanter, dans l'antique et séculaire civilisation de Confucius, la civilisation moderne représentée par le drapeau tricolore de la grande nation française...".
Dans les années 1870, quant la nation en péril était envahie par les Prussiens, il revint en France pour prêter ses bras dans les hôpitaux de Toulon : "Partout où il passa, il laissa la trace de l'amour de sa patrie, de son généreux concours, de son désintéressement et de son abnégation". Puis il retourna dans ses contrées lointaines qu'il avait appris à aimer et à respecter.
Ses éminentes qualités le désignèrent bientôt à la première magistrature de la grande cité de Saïgon. Dès lors, comme il est dit plus haut, il se lança dans de grandes et utiles réalisations, touchant tous les domaines : Santé, urbanisme, commerce etc. A tel point que, dans un discours, une personnalité devait souligner que "Etienne Cardi fait non seulement honneur à sa ville natale, Bonifacio, mais à la Corse entière".
Etienne Cardi s'était marié en premières noces à Saïgon avec Marie Estelle Céline Brunelotte qui avait déjà une fille Marie Stéphanie Georget "dite Cardi Marie Stéphanie Julienne". Car Etienne avait adopté cette enfant rapportant tout son amour et son dévouement sur elle comme si elle était sa propre fille et ce, d'autant plus qu'il allait demeurer veuf après le décès de Marie Estelle.
Plus tard, il allait se remarier avec Hélène Moesrsdorf, une rentière demeurant à Bonifacio.
Un jour, Etienne Cardi préféra retourner au pays. Il rentra à Bonifacio au sein de sa famille. Il n'avait que 48 ans. A l'abri du besoin, il se consacra alors exclusivement à ses champs de vignes et d'oliviers.
Hélas, sa vie bonifacienne qui avait si paisiblement commencé allait bientôt tourner à la tragédie.
Une histoire rocambolesque
Lorsqu'il revint à Bonifacio à la fin des années 1880, Marie Stéphanie était devenue une grande et belle jeune fille. Sa beauté, et sans doute aussi sa position sociale, avaient attiré l'attention d'un homme politique de Porto-Vecchio, d'excellente et honorable famille, lequel, très vite, manifesta l'idée de l'épouser. Toutes les parties étant d'accord, les fiançailles eurent lieu et l'on arrêta la date du mariage.
A partir de là, s'échafaude une histoire rocambolesque, comme il en existait tant en ce XIX ème siècle finissant. Nous n'entrerons pas dans tous les détails de cette affaire mais nous tenterons de résumer ses différentes péripéties. Bien que les noms des autres protagonistes aient été cités dans des ouvrages de l'époque, nous préférerons ne pas les dévoiler dans le cadre de cette chronique.
Dès l'annonce de cette future union, les choses se compliquèrent. Pour empêcher ce mariage, deux bandits les X.... voulurent enlever le père de la jeune fille, en l'occurrence Etienne Cardi, pendant que ce dernier se trouvait dans sa maison de campagne, du côté de Parmentili.
Voici comment les faits ont été rapportés.
Le 4 novembre 1886, à deux heures de l'après-midi, deux hommes dont le visage était noirci de suie, assaillirent Julien Cardi dans sa propriété et lui annoncèrent qu'ils allaient l'emmener en captivité (en otage dirait-on aujourd'hui) dans une grotte de leur connaissance. Pourquoi voulaient-ils l'emmener ? Il ne s'agissait pas d'en tirer une rançon comme beaucoup l'ont cru à l'époque. Selon les partisans des agresseurs (les X... de Porto-Vecchio) la vérité serait tout autre. Les bandits voulaient seulement obliger le père de la fiancée à rompre la promesse de mariage. Pourquoi ? Parce que, grâce à la fortune de la mariée, cette union aurait permis à leur adversaire politique de disposer d'assez d'argent pour remporter les élections et léser ainsi le candidat concurrent que les deux bandits soutenaient.
On raconte même qu'un moine, qui avait eu vent de ce projet d'enlèvement, avait préalablement averti le docteur Cardi du danger qu'il courait. Mais ce dernier n'y attacha aucune importance.
Cinq coups de stylet!
Devant les bandits, le dr Cardi eut une attitude courageuse et leur déclara qu'il n'avait aucunement l'intention de quitter sa maison de campagne. Les bandits se montrèrent alors plus menaçants. Comme il était doué d'une grande force musculaire, Cardi fit face à ses deux agresseurs. Il en saisit un et s'en fit un bouclier contre le second. Mais ce dernier parvint à le contourner et à lui porter cinq coups de stylet. Le croyant mort, les agresseurs abandonnèrent leur victime sur le sol et s'enfuirent, d'autant plus que surgissait le domestique du docteur.
Mais Julien Cardi vivait encore. En fait, il ne devait expirer que le 7 janvier 1887, après deux mois d'atroces souffrances, sans avoir consenti à fournir à la justice aucun détail sur l'attentat dont il avait été victime. Mais son domestique, qui avait surgi au moment de la bataille, déclenchant la fuite des bandits, en avait reconnu un. Cependant, pour des raisons que l'on s'explique mal (sans doute pour préserver sa fille) le docteur ne voulut pas le reconnaître. Mais ce X... devait succomber quelques jours plus tard, le 26 du même mois (novembre 1887), dans une embuscade que le lieutenant de gendarmerie de Bonifacio (qui fut ensuite menacé de mort) avait tendue sur la route de Porto-Vecchio avec trois de ses hommes. Les deux frères X..., agresseurs de Julien Cardi, étaient ensemble à ce moment-là : l'un d'eux, légèrement blessé au cou put s'échapper, mais l'autre fut tué.
D'autres péripéties se rattachent à cette affaire qui mériterait à elle seule un ouvrage. Nous n'en retiendrons que l'épilogue.
Après la mort de Julien Cardi dans les conditions que l'on sait, le mariage entre sa fille bien aimée, âgée de 21 ans (il n'avait que cet enfant), et son amoureux porto-vecchiais (36 ans) qui allait poursuivre ensuite une belle carrière politique, eut tout de même lieu quelques mois après, le 8 juin 1887. Et ce malgré les menaces qui, cela ne fait aucun doute, planaient encore.
Nous n'en voulons pour preuve que l'acte de mariage célébré à une heure pour le moins singulière dans l'appartement familial de la rue Doria: cinq heures du matin ! La raison invoquée par l'officier de l'Etat-civil était "la maladie de la mariée"; mais tout porte à croire que l'on préféra agir avec prudence afin d'éviter tout incident fâcheux.
Par la suite la belle dame Georget, dite Cardi Marie Stéphanie Julienne, retrouva sa santé. Progressivement, les choses s'apaisèrent. Le couple eut des enfants et poursuivit sa vie dans la sérénité.
Cela se passait il y a 120 ans...
Quant à Julien Cardi, ancien maire de Saigon, il repose dans la tombe familiale du cimetière Saint François, carré central, face au monument aux Morts de Crimée et de 1870.
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